|
Voici la suite de la nouvelle La peste et le choléra. Sacha
est le premier fils de mon père. Sa mère est une ukrainienne. Mon père
et elle voulaient fuir l’URSS, mais on l’avait arrêtée à la frontière.
Je n’avais jamais très bien compris pourquoi. Quoiqu’il en soit mon
père était arrivé seul avec un bébé. Il a rencontré ma mère peu de
temps après. Et ils ont eu des enfants : Nico et moi. Je ne sais
pas ce qui les a poussé à vivre ensemble, mais ça devait faire dix ans
que ça durait et ils s’en contentaient. Je me couche pas très fatiguée, mais je ne voulais pas entendre Sacha donc je voulais m’endormir vite. Le
lendemain serait un dimanche, le pire jour de la semaine :
enfermée à la maison toute la journée. Ma mère irait faire les courses
vers 10 h et personne n’aurait le droit de venir avec elle. Elle
rentrerait trois heures plus tard en prétextant qu’il y avait beaucoup
de queue. Mon père s’énerverait parce qu’il aurait faim. On ne
mangerait qu’à 14 h, mon père et Sacha complètement bourré parce qu’il
faut bien s’occuper quand on attend le repas. Après Nico et moi, on
s’enfermerait dans notre chambre. On bosserait ou on ferait les
activités les plus calmes possibles. Ma mère ne ferait à manger que
lorsque mon père aurait complètement décuvé, ce qui prend un certain
temps. Puis comme si on n’avait pas assez crié le matin, elle
déciderait que comme elle fait tout dans cette maison on se débrouille
pour manger. Elle irait faire un tour. Quand elle reviendrait
rien n’aurait avancé et mon petit frère la regarderait avec ses grands
yeux bleus en lui disant qu’il a faim et elle ferait réchauffer le
repas en ronchonnant. Je n’ai pas
entendu Sacha. Soit il n’est pas rentré soit rien ne lui est passé par
le tête cette nuit. Nico attendait à côté de mon lit. Il ne voulait
déjeuner qu’avec moi. Le temps de complètement émerger on y va. Mon
père attablé, nous regarde avec dégoût entrer dans la cuisine. Journal
et thé russe, comme d’habitude, il ne dérogera pas à sa règle. Nico et
moi commençons à nous affairer pour chauffer le lait, faire le café.
Puis nous nous asseyons. Quoique les
mauvaises langues en disent : ils ne peuvent pas se renier ces
deux-là. De grands yeux bleus expressifs, sauf que les uns reflètent
plus facilement l’innocence et les autres la violence. Blond comme les
blés, l’un lumineux et l’autre teinté de blanc. La peau blanche des
pays du Nord, plus ou moins marquée selon l’âge. Le futur de l’un et le
passé de l’autre. Quand je les vois comme ça je me demande toujours
pourquoi j’aime l’un et je hais l’autre. Mon père est plus calme quand
Sacha n’est pas là. Cela ne l’empêche pas de nous donner quelques
baffes bien senties mais c’est comme s’il mettait plus de temps à
s’énerver. Je fais griller du pain
et demande qui en veut. Deux grognements me répondent. La seule qualité
du dimanche c’est le matin. Je m’y sens à ma place dans une famille
normale. Bien sûr je sais que c’est une illusion mais c’est agréable.
Quelques minutes plus tard, ma mère débarque. Il n’y a pas d’autres
mots. À peine réveillée, déjà excitée : –
Sacha a encore réveillé tout l’immeuble en montant. Ce n’est pas
raisonnable. Il devrait savoir que la voisine s’est déjà plainte. Il ne
faut pas qu’il exagère, nous ne vivons pas dans un hôtel. Quand bien
même cela nous arriverait, il ne devrait pas faire tant de bruit... Elle
se sert de café, s’assoit, se relève pour aller chercher le sucre.
Après s’être assise et ré-assise le nombre de fois suffisant en cinq
minutes et nous avoir fait le rapport complet de la nuit avec les
commentaires, elle regarde mon père finir et se lever pour se doucher.
Elle est aussi brune que son mari est blanc. Elle vient d’une famille
aisée contrairement à lui. Elle a l’apparence de la mère parfaite, avec
ses yeux noirs, ses longs cheveux bruns bouclés et ses formes
opulentes. Bien qu’elle n’est en aucun cas la fibre maternelle, elle
nous élève tous les trois avec douceur et fermeté. Elle a appris depuis
bien longtemps à fermer les yeux sur le sort réservé à sa progéniture.
Elle a élevé Sacha, comme nous, sans jamais ne faire cas de son
adoption. Suite (3/5)
|